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Nature de l’oeuvre colonialiste et la dignité humaine

Aimé Césaire : Son combat pour la dignité humaine vaut mieux que mille titres d’académicien

samedi 13 septembre 2008

« Gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle, car un océan de douleur n’est pas un proscénium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. »

Aimé Césaire


Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

Ecole Polytechnique Alger

Le poète antillais Aimé Cesaire est décédé jeudi 17 avril 2008 à l’âge de 94 ans. Il est né en 1913 à la Martinique. En 1931, au moment de l’exposition coloniale internationale de Paris, il s’inscrit en rupture avec ce courant colonial, il commence à montrer le lien « naturel » existant entre les crimes de l’entreprise coloniale et le programme d’extermination exposé par Hitler dans Mein Kampf. Poète flamboyant, maire de Fort-de-France et sage de la politique antillaise pendant près d’un demi-siècle, il aura su allier, comme personne, littérature et engagement.

A l’annonce de sa mort, Jacques Chirac a parlé d’un « homme de lumière », Ségolène Royal a évoqué « un homme de conviction, de création, de témoignage, qui fut sa vie durant un éveilleur de conscience, un éclaireur de notre temps, un démineur d’hypocrisie, un porteur d’espoir pour tous les humiliés, un combattant inlassable de l’humaine dignité ».

En 2005, l’auteur du Discours sur le colonialisme (1950) refusa de rencontrer Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, pour cause de polémique sur l’article de loi mettant en valeur le « rôle positif de la présence française outre-mer » ; puis il daigna le recevoir, au mois de mars de l’année suivante, une fois l’article abrogé, non sans avoir ironisé : « Mais qui est ce jeune homme ? Je ne le connais pas. » A la présidentielle de 2007, il avait soutenu Ségolène Royal. C’est en 1931 qu’Aimé, brillant élève du lycée Victor-Schoelcher, à Fort-de-France, a débarqué, comme boursier, en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. Il invente avec ses amis d’alors, son condisciple sénégalais, Léopold Sédar Senghor et l’écrivain guyanais, Léon Gontran Damas, le concept de « négritude ». La négritude, c’est un concept : une sorte de « fierté d’être nègre » et un rappel révolté contre l’Occident juché sur « le plus haut tas de cadavres de l’humanité ». Ses mots sont particulièrement musclés, vifs, vibrants, dynamiques. Le rythme est original et soutenu, le style est très reconnaissable. Il peut heurter, il hurle parfois, il réveille toujours.

Une voix rugissante

« ...La France moutonnière aura préféré Senghor et ses mots fleuris, sa poésie de garçon-coiffeur, ses « versets », sa sotte imitation, pâlotte et ringarde, de Claudel, ses génuflexions d’acculturés et son culte imbécile d’une toute aussi imbécile civilisation de l’universelle et d’une bâtarde francophonie ; au style de pur-sang, de révolté, d’écorché-vif d’un Alioune Diop, d’un Gontran-Damas, d’un Césaire...Aimé Césaire restera la mauvaise conscience de ce XXe siècle, de ces générations qui donnèrent au monde le contraire de ce qu’elles espéraient. Il aura été de toutes les luttes progressistes de son temps. Il aura écrit, avec son Discours sur le colonialisme, le livre le plus concis, le plus fort sur ce thème. Il aura bâti la réfutation la plus solide de ce système. Il aura été un écrivain supérieurement doué, un humaniste sincère, généreux. Pour notre génération, plus que pour les précédentes, pour notre génération de lycéens africains, Césaire fut une leçon d’honnêteté, une leçon d’amour de la langue française, un maître en écriture, un traceur de route, une école de style -lui, si parfait pur-sang littéraire- un repère ».(1)

Aimé Césaire est la voix la plus rugissante, la plus désinvolte et la plus pérenne de ce séisme que fut la Négritude et qui nous a délivrés du poids de plusieurs siècles d’infériorité décrétée par ceux qui auraient inventé les civilisations. L’Afrique, gouvernée souvent par des dictateurs, est empêtrée dans des guerres civiles. Le reniement des origines est à la mode. Lui, Césaire, lui le lion est là, même lorsque quelques auteurs prompts au zèle tentent de lui asséner le coup de pied de l’âne. Un lion est un lion...Certes, la France est actuellement traversée par la question de la colonisation et l’angle sous lequel la traiter. Césaire répondait déjà à la question dès 1955 dans son Discours sur le colonialisme : « Où veux-je en venir ? A cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation - donc la force - est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » Comme quoi, il suffit de lire (ou relire)(2)

Pour Pierre Thivolet, c’est un esprit brillantissime : en 1931, boursier venu de la Martinique, il étudie au lycée Louis-le-Grand, puis est reçu à l’Ecole normale supérieure. Aimé Césaire est un des plus grands poètes vivants, un amoureux de notre langue pour la beauté de laquelle il a tant fait. Et pourtant, Aimé Césaire n’est pas à l’Académie française. Oh ! bien sûr, l’auteur de Cahier d’un retour au pays natal, des Armes miraculeuses, ou de La Tragédie du roi Christophe, inscrite au répertoire de la Comédie-Française, est déjà immortel par sa seule oeuvre. Il n’est pas non plus, au soir de sa vie, comme d’ailleurs pendant toute son existence, demandeur d’hommages officiels. Ce n’est pas Aimé Césaire qui serait honoré par une telle élection, ce seraient l’Académie, la langue française, la France ! Il y a quatre ans, par exemple, la « patrie reconnaissante » accueillait au Panthéon un de ses « grands hommes » : Alexandre Dumas. C’est ce qu’avait expliqué le président de la République, Jacques Chirac, dans son discours devant le Panthéon : « La République aujourd’hui ne se contente pas de rendre les honneurs au génie d’Alexandre Dumas. Elle répare une injustice. Cette injustice qui a marqué Dumas dès l’enfance, comme elle marquait déjà au fer la peau de ses ancêtres esclaves ». Remettre le nègre « debout », plonger dans ses racines pour atteindre l’universalité, tout cela en utilisant l’arme de la langue française !(3)

Par une ironie du sort, cette Académie française, le jour même de sa mort, élisait l’évêque d’Angoulême, Mgr Claude Dagens, au fauteuil de René Rémond...On l’aura compris, les écrits d’Aimée Césaire ne lui ont pas attiré les sympathies de l’Académie française qui, globalement, est de cette droite revancharde forte de ses certitudes et qui ne renie pas la conception de la civilisation qu’elle a infligée aux colonies, et qu’Aimé Césaire n’a cessé de dénoncer avec élégance et pertinence. Comme lot de consolation, le pouvoir daigne enfin, lui faire attribuer le titre de membre associé de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer, le 16 janvier 2008

Il laisse un héritage de résistance et de force. Je pense qu’au même titre que Martin Luther King, ou Nelson Mandela, il fait partie des personnalités qui ont éclairé le XXe siècle. Césaire est un visionnaire qui a inspiré beaucoup d’individus. Césaire est, à mon sens, une personne exemplaire dont les combats sont un éloge à la dignité humaine. Je pense notamment à son oeuvre Le Discours sur le colonialisme. Cette oeuvre mérite d’être découverte, d’autant qu’elle pointe des faits encore d’actualité. Je pense par exemple au président Nicolas Sarkozy qui, en juillet 2007 à Dakar, semblait vouloir légitimer le colonialisme en affirmant : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ».(4)

La réalité de l’oeuvre positive du colonialisme

Pour nous, Césaire est l’homme qui a dressé le réquisitoire le plus pertinent, le plus juste et le plus complet contre le colonialisme et son « oeuvre positive ». Dans ce qui suit nous rapportons l’essentiel de sa pensée dans une oeuvre culte « Le Discours sur le colonialisme » dont se sont inspirés tant d’auteurs par la suite, Albert Memmi, Franz Fanon. Nous lisons : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu’il y a eu au Viêtnam une tête coupée et un oeil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe, un foyer d’infection qui s’étend et qu’au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et "interrogés", de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette lactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent ».(5)

Un ardent défenseur de la dignité humaine

"Oui, il vaudrait la peine d’étudier, écrit Aimé Césaire, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est que l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. (..)

« A mon tour de poser poursuit-il une équation :

colonisation=chosification. J’entends la tempête.

On me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées. On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemin de fer. Moi, je parle de milliers d’hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l’heure où j’écris, sont en train de creuser à la main le port d’Abidjan. Je parle de millions d’hommes arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. (...) L’Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l’histoire ».

Conséquent avec lui-même, Césaire convoque les textes à charge : J’ai relevé dans l’histoire des expéditions coloniales quelques traits que j’ai cités ailleurs tout à loisir. Cela n’a pas eu l’heur de plaire à tout le monde. Il paraît que c’est tirer de vieux squelettes du placard. Voire ! Etait-il inutile de citer le colonel de Montagnac, un des conquérants de l’Algérie : « Pour chasser les idées qui m’assiègent quelquefois, je fais couper des têtes, non pas des têtes d’artichauts, mais bien des têtes d’hommes. » Convenait-il de refuser la parole au comte d’Herisson : « Il est vrai que nous rapportons un plein baril d’oreilles récoltées, paire à paire, sur les prisonniers, amis ou ennemis. » Fallait-il refuser à Saint-Arnaud le droit de faire sa profession de foi barbare : « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. » Fallait-il empêcher le maréchal Bugeaud de systématiser tout cela dans une théorie audacieuse et de se revendiquer des grands ancêtres : « Il faut une grande invasion en Afrique qui ressemble à ce que faisaient les Francs, à ce que faisaient les Goths. » Fallait-il enfin rejeter dans les ténèbres de l’oubli le fait d’armes mémorable du commandant Gérard et se taire sur la prise d’Ambike, une ville qui, à vrai dire, n’avait jamais songé à se défendre : « Les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas ; enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant...A la fin de l’après-midi, sous l’action de la chaleur, un petit brouillard s’éleva : c’était le sang des cinq mille victimes, l’ombre de la ville, qui s’évaporait au soleil couchant. »

« Oui ou non, ces faits sont-ils vrais ? Et les voluptés sadiques, les innommables jouissances qui vous friselisent la carcasse de Loti quand il tient au bout de sa lorgnette d’officier un bon massacre d’Annamites ? Pour ma part, si j’ai rappelé quelques détails de ces hideuses boucheries, ce n’est point par délectation morose, c’est parce que je pense que ces têtes d’hommes, ces récoltes d’oreilles, ces maisons brûlées, ces invasions gothiques, ce sang qui fume, ces villes qui s’évaporent au tranchant du glaive, on ne s’en débarrassera pas à si bon compte. Ils prouvent que la colonisation, je le répète, déshumanise l’homme même le plus civilisé ; que l’action coloniale, l’entreprise coloniale, la conquête coloniale, fondée sur le mépris de l’homme indigène et justifiée par ce mépris, tend inévitablement à modifier celui qui l’entreprend ; que le colonisateur, qui, pour se donner bonne conscience, s’habitue à voir dans l’autre la bête, s’entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête. C’est cette action, ce choc en retour de la colonisation qu’il importait de signaler. »

Nous retrouvons une bonne partie des idées dans « Les Damnés de la terre » de Franz Fanon, un autre Antillais qui avait dénoncé le mythe de la supériorité de l’homme blanc. Pour avoir combattu avec les armes de l’esprit d’une façon infatigable, intransigeante et avec élégance, le colonialisme sous toutes ses formes, Aimé Césaire mérite, à juste titre, de rentrer dans le Panthéon des hommes illustres, leur demeure est partout, et nulle part. L’entrée à l’Académie française -qu’il mérite mille fois- lui a été refusée , l’explication serait à Chercher dans le fait qu’elle est plus conervatrice que jamais et plus imbue que jamais de la supériorité morale des Blancs . Comment en effet comprendre omment Jean d’Ormesson remue ciel et terre aux Etats Unis pour convaincreMrguerite Yourcenar de rentrer à l’Académie française ,sachant que dans le même temps on ignore un monument de la littérature de la lutte pour l’émancipation des droits humains. Ecoutons Pierre Thivolet : ..."Or, en 1980, il s’était bien trouvé un Jean d’Ormesson pour remuer les académiciens, pour se rendre dans la retraite de l’écrivain exilée volontaire en Amérique du Nord et la convaincre d’être la première femme à entrer à l’Académie française. Comme pour Marguerite Yourcenar, ce n’est pas Aimé Césaire qui serait honoré par une telle élection, ce seraient l’Académie, la langue française, la France ! " (3)

Pour sa position anticolonialiste, son oeuvre, l’Algérie s’honorerait en se reconnaissant dans son combat, et en donnant son nom à une institution culturelle ou universitaire. C’est le moins que l’on puisse faire pour celui qui, à sa façon, a dénoncé les horreurs du colonialisme et a contribué à replacer le colonialisme à sa vraie place.

  1. http://.blogs.nouvelobs.com/adieu-c... 2008/04/17
  2. Aimé Césaire, un lion est un lion. http://www.fsadz.org/article.php?ida=657. 17-04-2008
  3. Pierre Thivolet : L’Académie française doit accueillir Aimé Césaire. Le Monde 24.10.06
  4. Hommage de P.Lozès et L-G. Tin à Césaire. Propos recueillis par A. Leone : 17 avril 2008
  5. Discours sur le colonialisme, en 1950 extraits choisis tirés de éd. Présence Africaine, 1989, repris dans C.E.Chitour : De la Traite au Traité, histoire d’une utopie. Ed. Casbah 2007.

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)

Ecole Polytechnique Alger

Jeudi 24 Avril 2008

vdida2003@yahoo.fr

Source :
AlterInfo

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