Histoire de la laïcité : textes et documents

Réflexions sur la mixité scolaire en France

dimanche 6 avril 2008

On a peut être tendance à croire que notre pays a à rattraper un retard d’un siècle ou plus dans un grand nombre de domaines sociaux. Or il s’avère que certains aspects de la laïcité ne datent que depuis les années 1950. Le texte suivant, diffusé sur le site observatoire de la laïcité, rappelle que les premiers textes officiels instituant la mixité dans les écoles datent de la fin des années 50. La Tunisie a fait de même une dizaine d’années plus tard.

Si la société française, n’a pu entamer cette importante réforme éducative qu’après un siècle et demi environ de la fin du siècle des lumières (1715-1815 : grand mouvement philosophique et culturel libérateur de l’archaïsme de l’église), et si la mixité aujourd’hui même pose à cette même société française (et à bien d’autres sociétés européennes ou occidentales) des problèmes d’égalité effective des chances et des réussites entre les sexes comme en témoignent les nombreuses études et recherches académiques, que dire alors de notre société qui n’a pas connu un siècle de lumières, mais simplement un mouvement réformiste qui oscille depuis plus d’un siècle entre l’avancement et le statut-quo sur le chemin de la société démocratique où les hommes et les femmes sont des citoyens et citoyennes à droits et devoirs égaux ? Ceci ne nous permet-il pas de conclure que notre société, a de quoi d’être fière de sa souplesse d’esprit et de son aptitude à des transformations progressistes profondes et sans violence notable ?[/vert fonce]

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Réflexions sur la mixité scolaire

par Michelle Perrot

source : observatoire de la laïcité

MIXITE

(1) 1957 : circulaire sur les premiers établissements scolaires mixtes

1959 : mise en place progressive de la mixité dans l’enseignement secondaire

Cité dans « Le guide républicain » Delagrave CNDP 2004

La mixité scolaire est, en France comme ailleurs, un fait récent : à peine un demi- siècle (1957, 1959) (1) . Auparavant, la séparation des sexes était la règle. Cette séparation repose sur une représentation forte de la différence des sexes. Hommes et femmes n’ayant ni la même nature, ni la même fonction, les garçons et les filles doivent recevoir une formation distincte et appropriée. Il faut instruire les premiers des savoirs de tous ordres susceptibles de les préparer à leurs rôles futurs et éduquer les secondes en vue de leur vocation maternelle et ménagère. Pendant longtemps l’instruction fut considérée comme inutile, voire néfaste, pour les filles qu’elle détournait de leurs devoirs et inclinait à la rêverie. C’est pourquoi les féministes, dès la fin du XIXème siècle, revendiquaient la « co-éducation des sexes », garantie d’un accès plus égalitaire au savoir.

La mixité revêt au moins trois dimensions : les programmes, l’espace, le corps enseignant, qui n’évoluent pas au même rythme. La mixité des programmes fut réalisée par la IIIème République. Les lois Ferry rendirent l’école primaire gratuite, laïque, obligatoire pour les deux sexes, dans des écoles séparées, mais avec les mêmes contenus pour le même certificat d’études. Créés par la loi Paul Bert (1880), les lycées de jeunes filles eurent d’abord des programmes propres, excluant le latin, et comportant des travaux manuels ; mais en 1924, l’unité fut réalisée par le baccalauréat unique, ouvrant ainsi aux filles l’université, où en 1939, les étudiantes formaient près d’un tiers des effectifs.

La mixité du corps enseignant se réalisa très diversement selon les niveaux : dès 1938, les institutrices représentaient la moitié des maîtres du primaire ; tandis qu’à la Sorbonne, en lettres, la première femme professeur le fut en 1947 (Marie- Jeanne Dury). La mixité spatiale, c’était le risque d’une promiscuité indécente, voire dangereuse, surtout à l’époque de l’adolescence. D’où la résistance qu’elle suscita. Taxée d’immoralisme par ses adversaires, la république l’évita longtemps, l’aménageant au mieux dans les classes uniques des écoles de village et admettant parcimonieusement les filles dans les classes préparatoires aux grandes écoles après la Seconde Guerre mondiale. Mais bientôt s’amorce le changement : à l’école primaire par une circulaire de 1957 ; à tous les degrés de l’enseignement par la réforme Haby de 1975. Ces mesures ne visent pas d’ailleurs à promouvoir l’égalité des sexes, à la différence de l’ouverture concomitante des concours et des grandes écoles aux filles. Elles s’affirment avant tout comme un principe de gestion des flux et des moyens. Mais elles ont changé la physionomie des établissements et, à terme, le fonctionnement de l’institution scolaire, ainsi devenue le lieu privilégié de la rencontre des sexes.

Des interrogations ont surgi, qui sont aujourd’hui les nôtres, quant aux effets de la mixité. Celle de la réussite comparée des files et des garçons ; celle des orientations respectives des uns et des autres, qui demeurent fortement sexuées. Les filles persistent à éviter les filières scientifiques ou industrielles pour se concentrer en lettres, STT ou SMS. On a pu parler de la « fausse réussite scolaire des filles » qui, bien que plus performantes que leurs compagnons, n’en tirent pas les bénéfices sociaux qu’elles pourraient attendre. Au sein de la mixité, perdure une Ecole des filles (Marie Duru- Bellat, 1990) dévalorisée. La question de « l’égalité des chances » est devenue un point nodal des sciences de l’éducation. De leur côté, les garçons semblent déstabilisés par la concurrence de leurs consoeurs, au point que certains voudraient protéger leur identité menacée… Bien d’autres fissures ont craquelé le vernis d’une mixité à laquelle on n’avait sans doute pas vraiment réfléchi : la conscience du caractère sexué des programmes (ainsi le silence de l’histoire sur les femmes) et parfois des méthodes ; la compétition sportive où la virilité prend une revanche qui annonce les tensions du stade ; la question de l’éducation sexuelle, rendue plus aiguë par l’apparition fulgurante du sida ; celle de la violence qui, de la cour de récréation aux abords des établissements, prend souvent les filles pour cible. Comme si les corps devenaient soudain plus présents de leur rencontre. Et peut- être, au- delà des affirmations et des manipulations de l’intégrisme religieux, y a-t-il parfois de la part de quelques jeunes filles, le désir de rendre invisible ce corps menacé. D’où la complexité de la question du voile. Toutes ces questions, et bien d’autres, se posent dans l’espace mixte de l’école, du primaire au lycée, comme elles se posent dans la société toute entière où la mixité est devenue la norme. On peut s’interroger sur le rôle propre de l’école comme apprentissage de l’Autre sexuel, comme lieu d’adaptation à de nouvelles cultures où la différence des sexes ne s’envisage pas forcément de la même manière. En dépit des difficultés, la mixité paraît un acquis, susceptible d’aménagements éventuels, mais à préserver comme une expérience , collective et individuelle, irremplaçable.


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